LUTTE POUR L’ÉGALITÉ ENTRE PERSONNES

On a testé pour vous « Dessine-moi un métier”, un jeu créé par La Chaire FERE (Chaire Femmes Et Renouveau Économique) de Grenoble Ecole de Management

Par Selma Hassan et Lobna Ksouri

 

La chaire FERE, hébergée à Grenoble Ecole de Management et dont la mission est de contribuer à améliorer la place de la femme dans l’économie par la création de supports pédagogiques innovants, a développé “Dessine-moi un métier”, un jeu destiné aux collégiens et jeunes lycéens. Le but ? leur faire prendre conscience des freins sociologiques qui interféreraient avec leurs ambitions professionnelles en partant du dessin, et en les invitant à représenter le métier qu’ils souhaiteraient exercer.

Dessine-moi un métier : l’initiative de la chaire FERE concrétisée par une jeune autrice de BD

Afin de sensibiliser les élèves et étudiants sur la thématique du sexisme dans le milieu professionnel, Laura Zin, une jeune artiste qui a déjà réalisé plus de 20 bandes dessinées publiées dans la collection « GEM en BD – Cas pédagogiques à la CCMP », a développé pour le compte de la chaire FERE, un jeu ludique dénommé : “Dessine-moi un métier”, qui a été testé pour la première fois sur des élèves du lycée Marie Curie d’Échirolles, dont elle-même est issue.

Principe du jeu ? Chaque élève doit dessiner le futur métier dans lequel il se projette. Le jeu n’étant pas discriminatoire : chaque élève peut y participer quel que soit son niveau en dessin.

Les tests relatifs au jeu, réalisés dans différentes classes de lycéens (2nde), et dont l’exécution se prolonge sur une durée de deux heures et demie, a confirmé l’idée selon laquelle beaucoup d’élèves auraient une représentation genrée des métiers.

A l’issu de ce jeu, la constatation principale faite par les professeurs qui suivaient les élèves au quotidien, était que les projections des élèves variaient en fonction de leur niveau scolaire. Les résultats de ce jeu ont montré que les bons élèves n’avaient pas de représentation genrée des métiers : filles comme garçons se projettent également sur des métiers d’avocat, de médecin, de cadre en entreprise…

Néanmoins, les résultats des étudiants considérés comme « moins bon » et issus de classes de niveau scolaire jugées « moins bonnes » (dixit encore leurs professeurs) auraient des projections plus genrées : les garçons avaient tendance à se projeter dans des métiers de direction (y compris celui de président de la République) ou métiers majoritairement exercés par des hommes alors que les filles se voyaient travailler dans le secteur médical, dans le monde de la vente de vêtement ou alors dans les soins esthétiques et la beauté.

Dessine-moi un métier : une sensibilisation anticipée au sexisme au travail

En permettant aux élèves de dessiner le métier dans lequel ils se projettent de façon libre et spontanée, les organisateurs de ce jeu peuvent repérer une traduction des idées préconçues que peuvent avoir certains élèves concernant   leurs futurs métiers. Ainsi, le but ultime du jeu est de lutter contre le sexisme en sensibilisant les élèves aux dangers de cette représentation genrée et quelque peu dogmatique. Une fois les résultats du jeu analysés, les organisateurs ainsi que le corps enseignant s’attellent à sensibiliser les élèves à propos des dérives que peuvent engendrer ces représentations genrées dans leur futur, aussi bien professionnel que social.

Le cantonnement de chaque genre à des cursus professionnels préétablis, en plus de cloisonner l’horizon des individus, fait perdre à chaque corps de métier des possibilités réelles de renouvellement et de progrès, ne serait-ce que par l’ajout de nouveaux points de vue et de nouvelles expériences individuelles.

Cette catégorisation des résultats du test en fonction du niveau scolaire des élèves, ainsi que de leur genre, peut relever de plusieurs causes.

La première de ces causes serait liée à l’estime de soi. Autrement dit, un étudiant dont les résultats scolaires sont considérés comme bons, et qui est de surcroît encouragé par ses professeurs, finit par développer une confiance en soi, et à ses yeux tout devient possible. Cet état d’esprit transcenderait en quelque sorte le genre, et les projections ne dépendraient plus du sexe de l’élève. De la sorte, on pourrait prétendre, non sans une certaine perplexité, que le niveau scolaire émousserait la différence entre les genres. A contrario, dans les classes de plus faible niveau scolaire, alors que certains garçons peuvent espérer en des lendemains qui chantent, (comme les aspirants à la présidence de la république), la répartition des espérances dans un métier futur est plus genrée.  Ainsi, les garçons aspirent à des métiers étiquetés comme masculins, alors que les filles développeraient une ambition moindre, car l’échec réduirait leur confiance en elles.  Ce qui se traduira à long terme, par de graves conséquences sociales, puisque cela limitera les perspectives de carrière principalement pour ces futures femmes.

La seconde cause de ces choix genrés, serait d’ordre sociologique et concernerait les deux genres. En effet, si l’on constate une difficulté démesurée à faire évoluer certains métiers principalement dits de « femmes » et à leur attirer un effectif masculin, c’est en partie à cause de la représentation que la société a de ces métiers. En 1981, dans son ouvrage qui porte sur les systèmes d’alliance familiale, intitulé L’exercice de la parenté, Françoise Héritier parle pour la première fois de « valence différentielle des sexes ». Selon la chercheuse, cette « valence » se traduirait par une différence de valorisation de ce qui est relatif au masculin et de ce qui est relatif au féminin. Par conséquent, dans notre contexte, les filières valorisées étant celles choisies par les garçons, les filières dévalorisées sont souvent celles choisies par les filles. Ceci explique en partie la difficulté à accroitre la mixité dans des secteurs majoritairement féminins.

D’autre part, Pierre Bourdieu, dans son ouvrage La noblesse d’État apparu en 1989, sans insister sur les genres, relève que le poids de l’origine sociale était toujours très lourd dans l’explication des succès et des échecs scolaires. Cette idée est reprise par François Dubet dans son livre intitulé L’école des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? (2004), où il démolit l’idée selon laquelle il existerait une méritocratie scolaire et une égalité des chances. En effet, le milieu socio-professionnel auquel on appartient influe sur notre choix de carrière : les étudiants qui ont de bons niveaux sont issus en majorité de familles où les parents bénéficient également d’un bon niveau scolaire et d’une sécurisation professionnelle élevée. A cet égard, il est logique de penser que les élèves se projettent sur des métiers qu’ils connaissent car leurs entourages les exercent. A titre d’exemple, dans un rapport de Françoise Vouillot, réalisé à la demande de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et publié en 2012, « plus de la moitié des garçons titulaires du bac S dont les parents exercent une profession libérale ou sont cadres supérieurs vont en classe préparatoire scientifique, contre 25 % des garçons issus de la classe ouvrière ayant eu les mêmes résultats au bac ».

Une troisième cause qui à trait à la fois à la sociologie et à la psychologie, mais qui est encore plus incrustée dans le subconscient, s’agirait des us et coutumes des peuples, avec une pénétrance plus ou moins grande, selon les cultures. Selon le même rapport, à 3 ans, un certain nombre de rôles de sexe sont déjà très bien intégrés, notamment par l’intermédiaire des jouets, de la littérature enfantine, de la télévision, du discours des parents et de l’environnement.

Dessine-moi un métier : notre test

En ayant nous même essayé le jeu, nous nous sommes rendu compte qu’il remplit bien son ambition pédagogique. En effet, pour des adolescents au collège ou au lycée qui sont encore en plein questionnement sur leur futur métier. Ce jeu a donc une double utilité. Il permet d’une part de déconstruire l’idée d’un métier prédéfinit pour chaque sexe et d’autre part de penser autrement leur projet professionnel.

Bien qu’il soit difficile d’échapper aux carcans des coutumes, du regard de la société et surtout du binôme « mortel » autocritique/autosatisfaction, il est judicieux d’initier les élèves, dès leur plus jeune âge à un esprit critique, qui leur permettra de se créer une aperçue aussi claire que possible de leurs capacités à toujours s’améliorer et aller de l’avant, nonobstant leur genre, leurs conditions familiales et leurs résultats scolaires du moment. La capacité à adapter son esprit évoluant de façon inversement proportionnelle avec l’âge, l’espoir en un changement pérenne doit impérativement miser sur la jeunesse.

Malgré l’importance de la thématique abordée par ce jeu et la nécessité de plusieurs efforts afin de mettre fin au problème du sexisme au travail, cette initiative, en s’adressant à un problème fondamental qui est la représentation genrée des métiers, cherche à combattre l’une des causes racines du sexisme au travail, en se basant sur le concours des élèves eux-mêmes, pour auto-évaluer leurs projections professionnelles futures de la façon la moins genrée possible.

Par Selma Hassan et Lobna Ksouri, étudiantes à Grenoble Ecole de Management

BIBLIOGRAPHIE

HÉRITIER, Françoise, L’Exercice de la parenté : Editions Seuil, 1981.

DONZEL, Marie, C’est quoi la « valence différentielle des sexes » ?, pour le webmagazine EVE (www.eveprogramme.com/31199/cest-quoi-valence-differentielle-sexes)

BOURDIEU, Pierre, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps : Les Editions de Minuit, 1989.

FOURNIER, Marcel, Compte rendu de [Pierre Bourdieu, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1989, 568 pages] : Cahiers de recherche sociologique, Numéro 14, pages 185–188, printemps 1990.

DUBET, François, L’école des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? : Editions Seuil, 2004.

VOUILLOT, Françoise, Éducation et orientation scolaire : l’empreinte du genre (rapport réalisé à la demande de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde)), 10 mars 2012. (https://www.professionbanlieue.org/IMG/pdf/ecole_ville10_vouillot.pdf)