« The Illusion of Entrepreneurship »: Déconstruire le mythe de l’entrepreneuriat féminin

Dans cet article, j’ouvre une nouvelle rubrique « FERE a lu pour vous » et partage quelques synthèses et réflexions à partir de lecture que nous trouvons pertinentes pour éclairer l’entrepreneuriat féminin. Je commence avec « The Illusions of Entrepreneurship » de S. Shane et la déconstruction de mythes.

J’ai découvert le livre « The Illusions of Entrepreneurship » un peu par hasard, au gré d’une conversation avec mon collègue, Didier Chabaud, professeur à l’IAE Paris,  avec lequel je partage l’intérêt pour la revitalisation économique des territoires. C’était au sujet des « self employed », ces entrepreneurs qui créent leur emploi seul et pour eux mais… Chut… ca, c’est pour un prochain article à paraître ! En attendant, je pense que la lecture de ce livre peut inspirer et préciser les enjeux de l’entrepreneuriat féminin en démontant les clichés mais en renforçant certains traits à travailler.

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J’ai donc commandé le livre de Scott Shane… Je l’ai lu d’abord en picorant puis intégralement… Je vous en livre ici quelques éléments clés pour nourrir la réflexion de ceux qui s’intéressent à l’entrepreneuriat féminin.

Scott Shane, qui est-ce, au fait?

Dans le monde économique, S. Shane n’est pas aussi connu que Michael Porter, par exemple mais tout de même… Attention à ceux qui chercheraient à en savoir plus sur lui sur le net : C’est une très bonne initiative mais S. Shane a un homonyme également connu puisque ce dernier est un journaliste accompli qui travaille pour le New York Time. Rien à voir: le Scott Shane dont nous parlons ici est professeur à la Case Western Reserve University, dans le Michigan (USA).

J’aime particulièrement son profil de carrière : Un chercheur rigoureux. Il est un des premiers à plaider la nécessité d’élaborer une vrai théorie de l’entrepreneuriat alors, à l’époque où l’entrepreneuriat « n’est » qu’un contexte de recherche encore peu investigué par les chercheurs en management stratégique.  Tout chercheur en entrepreneuriat a nécessairement lu son article paru dans l' »Academy of Management Review » à ce sujet. Les travaux de Shane portent essentiellement sur les motivations entrepreneuriales. Je ne m’étends pas ici sur ses recherches : le lecteur qui veut en savoir plus pourra se référer aux moteurs de recherche pour les trouver. Ce qui est très intéressant dans le parcours de ce monsieur, c’est que ce chercheur vulgarise et diffuse ses travaux « au grand public » à travers des conférences mais surtout des livres… Celui dont nous parlons ici en fait partie. Il est un best seller dans le monde de l’entrepreneuriat

Ce que contient « The illusions of Entrepreneurship »

Déjà, ce qu’il ne contient pas: une anti-méthode pour créer son entreprise et un regard universel sur la chose

Le lecteur en quête de conseils pratiques, sera déçu : Ce livre ne contient aucune recette entrepreneurial ou toute autre bonne pratique.

Le chercheur ou, plus prosaïquement, celui qui veut réfléchir à une vision globale de l’entrepreneuriat sera aussi déçu : Sans surprise, le livre a été écrit par un citoyen américain. Les chiffres, les terrains analysés sont en grande partie des données des U.S.A. ; Interprétation peut-être de ma part, le point de vue de l’auteur est aussi très américain: J’en veux pour preuve les sujets abordés, en particulier sur la question de ce qu’il appelle « l’entrepreneuriat de la communauté noire (américaine) » ou encore le regard qu’il peut porter, comme je le montre plus loin, sur l’entrepreneuriat féminin. En lisant ce livre, on ne s’étonne plus de l’appel lancé par certains chercheurs européens, je fais ici référence à la « papesse » de l’entrepreneuriat féminin, Friederike Welter, pour mieux contextualiser les recherches (donc les résultats) en entrepreneuriat et on peut s’étonner que cet appel ne soit publié qu’en… 2011 !!!

Un livre digne de l’approche critique du management

Malgré ces précautions, ce livre offre un résumé très clair et structuré de ce que l’on connaît de l’entrepreneuriat à partir des travaux menés depuis près de 40 ans sur le sujet: Pourquoi les femmes ne créent pas (c’est le chapitre sur lequel je vais bien sur m’attarder), pourquoi … qui visent à déconstruire les mythes toujours positifs de l’entrepreneuriat et sur lesquels tout le monde semble communiquer : Non, il n’y a pas nécessairement besoin d’un incubateur pour créer son entreprise ; non, on n’a pas toujours besoin d’une très bonne idée pour créer son entreprise – du moins, AVANT de créer son entreprise, etc. Je ne suis pas vraiment d’accord sur les accroches publiées au dos de la couverture et l’ambition présentée par l’auteur même en introduction du livre, à savoir : Ce livre doit être lu par tous ceux qui envisagent de créer leur entreprise… Après la lecture de ce livre, personnellement, je me sens très bien comme salariée… Bref… Je suis peut-être le mauvais cobaye mais je me permets d’avertir les professeurs qui nourriraient le projet de faire lire ce livre à leurs étudiants, tout de suite, en guise d’introduction à l’entrepreneuriat.

Pour autant, réflexion faite, je trouve ce livre très proche de ceux qui veulent déconstruire des clichés, souvent idylliques, parfois faux, d’une réalité économique. Je verrais bien mes collègues qui enseignent le management de manière critique démarrer un cours d’entrepreneuriat par un travail sur ce livre, avant de passer à une éventuelle mise en pratique…

 

Aux Etats-Unis, l’entrepreneuriat ne progresse pas tant que cela dans…

Le premier mythe que S. Shane déconstruit a trait à la mode de l’entrepreneuriat : tout le monde s’y mettrait… Et surtout aux Etats-Unis… S’appuyant sur les chiffres de l’OCDE, Shane montre que certes, les Etats-Unis resterait le pays de l’entrepreneuriat – attention, il ne tient pas compte des données chinoises -, mais il montre surtout que, aux Etats-Unis, certes, on parle tout le temps d’entrepreneuriat mais… le taux d’entrepreneuriat n’augmenterait ! Selon un retraitement des données du bureau fédéral (US Bureau), le nombre d’entreprises créées aux Etats-Unis rapporté au nombre d’habitants est de 0,0024 en 1990. Il est de 0,0022 en 2004. Le taux de « self-employed » est 8,2% en 1992 ; il est de 7% en 2003.

En outre, ce taux d’entrepreneuriat s’explique simplement : plus le pays ou les zones géographiques sont économiquement pauvres, plus le taux est élevé. Plus on se trouve dans des zones riches, accueillant de grosses entreprises, plus le salariat est privilégié.

 

Les femmes seraient des hommes entrepreneurs comme les autres !

Le second mythe qu’il est intéressant de déconstruire repose sur l’idée que l’entrepreneuriat, c’est la création d’emplois… Emplois pour soit, peut-être, emplois pour les autres, très peu… Ce que j’en retiens, c’est que les femmes, souvent accusées de créer leur propre emploi ne sont pas les seules : Seulement 24% des entreprises créées (par des hommes ou des femmes aux Etats-Unis) emploient quelqu’un…

Dans la foulée, l’auteur déconstruit d’autres mythes : Celui des apports pour créer l’entreprise : la plupart des entreprises (créées par des hommes ou par des femmes) se font grâce à l’apport de fonds externes : FAUX ! La plupart des créateurs créent avec leurs propres économies, environ 25 000 dollars. Autre mythe : Ces créateurs deviennent riches : FAUX ! Rappelons-nous le vieux chiffre des 5 ans, période pour « garantir » la pérennité des entreprises : seules 30% d’entre elles dépassent les 3 ans de vie… faute de chiffre d’affaires suffisant…

Dans ce paysage, l’entrepreneuriat féminin et ses fameuses spécificités sont à relativiser : Oui, les femmes créent souvent leur propre emploi et pas d’autre; oui, elles gagnent mal leur vie mais… tout comme les hommes !!!

 

Les « vraies » explications sur le si peu de femmes en entrepreneuriat

Pour autant, Shane rappelle des éléments cinglants : Actuellement, le fait d’être une femme prédit notre avenir professionnel… Actuellement, le taux d’entrepreneuriat féminin des femmes aux Etats-Unis est aux alentours de 36%, donc, pour Shane, si vous êtes une femme, vous ne serez probablement pas (encore) une entrepreneure dans votre vie !

Pour Shane, l’explication est simple : les femmes désirent moins devenir entrepreneures. 3 causes explicatives :

1. Elles ont moins d’économie que les hommes

Gagnant en moyenne 20% de moins que leur homologue masculin, elles économisent moins. Or, les économies servent à créer l’entreprise.

2. Elles identifient mal les opportunités d’affaires

Étant peu dans les réseaux professionnels pour des raisons que Shane investigue peu (mais ces raisons ont déjà été explorées : la pression du temps, d’inutilité aussi, de manque d’intégration…), les femmes détectent des opportunités d’affaires fondées sur la vie privée ou le loisirs. C’est bien mais Shane rappelle dans un autre chapitre consacré aux « activités qui marchent » que, justement, ces activités sont celles qui ont le plus fort taux de croissance et qui n’ont pas encore été exploitées par les concurrents… Bref, le loisirs, l’habillement, le repas… n’entrent pas nécessairement dans cette catégorie donc sont peu rentables et les autres activités ne sont pas détectées par les femmes…

3. Elles éprouvent un désir d’autonomie moindre que les hommes

Ce point me semble particulièrement intéressant car il est lié à l’émancipation féminine. Pour Shane, la question de la réalisation de soi par le travail indépendant de la famille, d’une entreprise et de la pression d’un chef, d’une structure, ne serait pas une priorité. Ce point me semble intéressant à creuser car je ne pense pas qu’il puisse y avoir une vision essentialiste à ce sujet : considérer que toutes les femmes sont ainsi, indépendamment de leur culture, de leur âge, de leur personnalité propre… relève d’une erreur scientifique.

 

Le mythe de la femme qui ne sait pas faire croitre son entreprise serait-il vrai?

Pour autant, Shane ne déconstruit pas ce qui aurait pu passer pour un dernier mythe à casser : celui de la faire croissance de l’entreprise créée par une femme.

Oui, à comparaison égale, l’entreprise créée par une femme aux Etats-Unis génère moins de ventes, moins d’emplois, moins de productivité, moins de profits et pire, un moins bon taux de survie que celle créée par un homme.

A qui, A quoi la faute ? Aux stéréotypes de genre et aux financeurs (américains) qui, se fondant sur ces constats, sont moins enclins à investir dans ces activités souvent saturées…

 

Et maintenant, quoi faire pour stimuler l’entrepreneuriat féminin ?

Si on suit les conclusions de Shane, et si ces dernières sont généralisables partout, hors des Etats-Unis, les actions à mener semblent toutes trouvées :

Aider celles (et ceux) qui veulent créer à choisir les activités à potentiel

Pour Shane, l’entrepreneuriat par la création de son propre emploi est un phénomène naturel, surtout dans les zones défavorisées sur un plan économique. Ce phénomène ne permet pas d’enrichir le lieu déjà appauvri ou de créer de nouveaux emplois.

Autrement dit, la clé politique à activer, si on souhaite relancer une économie sur un territoire ou, plus simplement générer de l’entrepreneuriat, c’est l’identification et l’accompagnement de ceux qui souhaitent créer une entreprise sur un secteur d’activité en croissance. Si on suit cette logique, l’enjeu de l’accompagnement ne porte pas tant sur la personne que sur l’enseignement, l’information de quelle activité est plus porteuse qu’une autre, charge à l’entrepreneur de trouver sa voie pour l’aborder.

Une seconde clé plus dédiée aux femmes est de les inviter à s’intéresser à ces secteurs et à s’intégrer dans les réseaux qui y sont associés. En ce sens, l’intégration dans des réseaux dédiés aux femmes pour favoriser l’entraide ou encore pour les inviter à trouver des partenaires d’affaires ne seraient pas nécessairement la bonne solution.

Travailler sur l’émancipation et le désir d’autonomie pour susciter l’intention entrepreneuriale des femmes

Une seconde piste d’action est le travail sur le désir d’émancipation et d’autonomie des femmes. Ecrire ceci est simple. Le faire est complexe : de quelle émancipation parle-t-on ? Est-ce que l’émancipation perçue et définie par une occidentale blanche est pensable et généralisable pour toutes les femmes ? De quel droit ? Comment le mettre en place sans toucher au libre arbitre de la personne ou du groupe social ? Sur quels leviers agir sans entrer dans des démarches dictatoriales ou d’injonction sociale ?

Poursuivre la mobilisation des financeurs envers l’entrepreneuriat féminin

La dernière piste de solution semble plus simple car déjà entamée : il s’agit de modifier les stéréotypes de genre présents chez certains financeurs de l’entrepreneuriat féminin et détectés depuis longtemps sur un plan scientifique. La donne change. Comme je l’écrivais dans un précédent article, les financeurs ont compris que la femme entrepreneur est un vrai segment de marché

A suivre donc !