Pourquoi les roles models de l’entrepreneuriat féminin ne sont pas (très) utiles

Femmes de l’économie, Trophées des femmes de l’industrie, Prix L’Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Sciences, Prix Louise Tallerie du Crédit Agricole pour les étudiantes, Les expertes de la semaine, les prix et portraits destinés à mettre en valeur les femmes dans l’économie et portés par quelques 400 réseaux d’accompagnement des femmes entrepreneurs en France [1] sont innombrables… Ces initiatives visent à produire ce que l’on appelle les « role models » : Le principe est de promouvoir une personne, en l’occurrence ici une femme entrepreneur, qui incarne un certain modèle de réussiteet dont les actions peuvent susciter des émules, en particulier auprès d’autres femmes. Ceux qui les organisent, parfois bénévolement, expliquent « Cela montre que c’est possible ! On ne donne pas assez la parole aux femmes, donc, nous, on le fait. Ca doit inspirer ! ».

Pendant que les role models se multiplient, les chiffres de l’entrepreneuriat féminin ne décollent pas pour autant… Certes, on manque de chiffres en quasi temps réel pour vraiment suivre l’évolution de l’entrepreneuriat féminin (rappelons que les derniers chiffres fiables publiés par l’INSEE remontent à 2013). Certes, par définition, le role model implique du temps et sans doute que les multiples initiatives en cours n’ont pas encore porté leurs fruits… Pour autant, je reste sceptique sur l’efficacité de ces démarches pour promouvoir l’entrepreneuriat comme choix de carrière chez les femmes.

 

Les role models actuels, s’ils fonctionnent, s’adressent surtout à celles qui sont déjà bien présentes dans le monde économique et qui entreprennent déjà

Inutile de le rappeler, le role model, ce n’est pas l’idole qui pose sur les posters accrochés aux murs de notre adolescence : Ce n’est pas parce que l’on adule tel(le) footballeur (euse), chanteur(euse), que l’on décide pour autant d’en devenir un (ou une)… Pour qu’une personne choisisse ou se lie d’admiration pour un role model, encore faut-il qu’elle ait un intérêt initial pour le domaine d’activité : Zidane n’inspire que celui qui aime le football. Bourdieu a généré des carrières de sociologues pour ceux qui avaient déjà un petit intérêt pour les sciences humaines.

Hormis le fait que les médias qui relatent les portraits des femmes sont surtout utilisés par celles qui sont déjà dans le monde économique, dresser des portraits de femmes entrepreneurs à succès ne peut pas tant toucher la fameuse femme qui manque de confiance en elle ou l’adolescente en quête d’un avenir mais celle qui a déjà été exposée à la problématique entrepreneuriale et qui a déjà décidé de créer son entreprise, si ce n’est déjà fait… Du coup, délicat d’imaginer qu’un role model en entrepreneuriat féminin puisse avoir un quelconque impact sur le taux de création d’entreprises par des femmes. En revanche, j’imagine bien l’entrepreneur à succès inspirer la femme entrepreneur dans ses choix stratégiques, dans la délicate conciliation vie familiale et vie professionnelle… Peut-être que le sexe de l’entrepreneur n’a pas un impact aussi important que l’on pourrait le penser d’ailleurs…

 

Le role model, c’est celui qui suscite une émotion positive

Le peu d’études qui existent sur le sujet le confirme : le role model a bel et bien un impact sur la création d’entreprise, par les femmes comme par les hommes d’ailleurs [2]. Mais, ô surprise, le premier role model qui est mentionné par les femmes créatrices d’entreprises est… leur père ! « C’est mon père qui m’a toujours encouragé,… qui m’a toujours poussé à faire des études… », explique un grand nombre de femmes entrepreneurs que j’ai eu l’occasion de rencontrer…. En effet, les role models qui ont un impact sur l’intention d’entreprendre sont ceux que l’on connaît, ou, plus précisément, ceux envers lesquels on éprouve une émotion positive.

Tout en respectant telle ou telle femme de l’économie, tout en étant parfois admirative de son succès, rarement bien détaillé, j’éprouve rarement des émotions en lisant les portraits de cette dernière, sauf, quand je la connais. Si c’est le cas pour moi, qui travaille depuis près de 10 ans exclusivement sur ce sujet, j’imagine mal comment il pourrait en être autrement pour une autre femme.

 

Le role model, c’est celui ou celle que l’on croise plusieurs fois dans sa vie

Point plus délicat, ce role model n’intervient pas une mais plusieurs fois dans la vie de la personne : le père qui marque la femme entrepreneur, c’est celui qui a été présent, et qui, jour à après jour, n’a pas commandé l’entrepreneuriat mais à influencé la vie de la femme de manière plus générale ; le chercheur qui a publié un ou plusieurs livres que vous dévorez à votre plus grande surprise , qui vous invite à en savoir plus, et, in fine que vous aurez l’occasion – ou pas – d’écouter en conférence ; ou encore le prof de maths que vous jugerez sympa va, cours après cours, vous insuffler le gout des dérivées et, petit à petit, vous conseiller… pour peut-être devenir… vous aussi, prof de maths !

Aussi, le role model pour susciter l’entrepreneuriat féminin ne consiste pas tant à montrer une fois que cela est possible mais à multiplier les démarches de présentation de la personne qui pourra peut-être inspirer certaines.

 

Conclusion : Créer des role models efficaces : oui c’est possible… mais… de manière stratégique

Le choix d’un role model ne se décrète pas, c’est vrai, mais certains d’entre eux peuvent tout de même le devenir. Néanmoins, je suis convaincue que la rencontre répétée avec la même personne – au travers d’article, d’un livre, d’une mini-BD, une conférence – auprès d’un public a priori proche d’elle est plus efficace qu’un portrait de 500 mots diffusé dans un monde déjà aguerris à l’entrepreneuriat féminin. Après, reste à la magie de la complicité opérer entre la femme et celui ou celle qui la touchera et dont elle choisira de s’inspirer…

 

[1] Source : http://www.creeraufeminin.com/infos-utiles/prix-et-concours-destines-aux-femmes/rubrique33.html

[2] Voir à ce sujet l’excellent article téléchargeable via google scholar de Bosma, N., Hessels, J., Schutjens, V., Van Praag, M., & Verheul, I. (2012). Entrepreneurship and role models. Journal of Economic Psychology, 33(2), 410-424.