Female legs walking on rainbow crosswalk in Gay parade.
Les parisiens LGB (Lesbiennes, Gays et Bisexuals) expriment une plus forte intention de créer une entreprise que les autres parisiens. C'est le résultat saillant d'une recherche menée en 2019 par Rony Germon, Myriam Razgallah, Imen Safrou, Adnan Maalaoui et moi-même (Séverine Le Loarne - Lemaire) et publié dans la revue Journal of Organizational Change Management (Cat 3. CNRS). Vous trouverez ci-dessous le lien vers l'article (il se peut que l'accès à l'article soit payant pour les non affiliés à un labo de recherche... Désolés... Les auteurs n'ont pas le droit de la libre diffusion ou cession). Cependant, quelques éléments de décryptages de ce papier, qui, comme tout article scientifique, peut parfois sembler abscon. 

https://www.emerald.com/insight/content/doi/10.1108/JOCM-12-2018-0365/full/html

Au fait, pourquoi nous sommes-nous engagés dans une telle recherche ?

Ici, je ne m’exprime qu’en mon nom propre. Vous le savez certainement, je travaille sur l’entrepreneuriat féminin. Mon travail de recherche traite du « comment » une femme peut s’épanouir, s’émanciper par le travail, par son travail et je fais l’hypothèse que l’entrepreneuriat, en tant que la création non seulement de sa propre structure de travail mais aussi sa propre activité (au sens économique : un produit ou un service qui se vend avec un modèle économique, etc.) peut être source d’émancipation d’un contexte social qui peut parfois imposer beaucoup de choses…

Aussi, l’intention exprimée de la femme pour créer sa propre entreprise m’intéresse tout particulièrement car j’y perçois un signe d’une volonté d’émancipation d’une situation qui ne lui sied pas : Ca peut être un chef qui lui a refusé une promotion, une volonté de faire autre chose tout court… Ca peut être aussi la nécessité de se sortir d’une mauvaise passe : le chômage, etc.

Au moment où l’ex équipe de PBS (Paris Business School) a proposé à l’équipe de Grenoble (Myriam et moi) de travailler sur le sujet, je m’interrogeais sur le féminin et le masculin. Je présentais aussi les premiers travaux d’une recherche que je mène actuellement avec deux autres collègues, M. Laviolette et R. Redien-Collet. Dans cette recherche, nous considérons que les pratiques entrepreneuriales sont générées (donc, les femmes ET les hommes  qui ont beaucoup de féminins en eux ont du mal à « entrer dans le moule entrepreneurial »). Bref, la proposition tombait bien puisque j’avais envie de travailler sur le « transgenre ». Seconde motivation, j’avais aussi envie de travailler sur les personnes qui sont souvent fustigées sur un plan social… parfois elles ne le sont pas (quoique) mais ce qui m’importe, c’est de travailler sur des personnes qui se sentent ou peuvent se sentir mises à l’écart.

Voilà pour mes motivations.

Comment avons-nous procédé ?

Un chercheur en entrepreneuriat qui souhaite travailler sur l’intention entrepreneuriale ne peut faire fi des travaux du psychologue Icek Ajzen qui est à l’auteur de la Théorie des Comportements Planifiés. Pour faire court, cette théorie identifie les 3 grosses raisons qui conduisent un individu à « avoir l’intention de faire quelque chose » :

  1. La capacité qu’il pense avoir à faire ce quelque chose,
  2. Le fait que ce quelque chose soit bien perçu par son entourage social
  3. Le fait que ce quelque chose dépende de lui.

Cette théorie n’est pas le seul modèle qui explique l’intention entrepreneuriale mais c’est un incontournable pour nous !

Nous nous sommes donc appuyés sur ce modèle et l’avons appliqué au cas de la population LGBT de Paris. Pour cela, nous avons demandé à des personnes LGBT et hétérosexuelles de répondre à un questionnaire que nous avons construit pour l’occasion. C’est aussi l’occasion de remercier les 654 personnes qui ont répondu à l’enquête jusqu’au bout. Sans elles et leur accord, pas de recherches ! Vous ne savez pas à quel point vos retours et le temps que vous nous avez donné  nous sont précieux ! Notons au passage que notre papier traite des LGB et non des LGBT car notre questionnaire n’a pas été rempli par un transsexuel. Du coup, un des relecteurs nous a demandé de parler des LGB et non des LGBT.

Pour obtenir des résultats, la simple comparaison de ce que disent les « non LGB » et les « LGB » ne suffit pas ! Il faut déjà savoir ce qui explique l’intention entrepreneuriale exprimée par tous ceux qui ont répondu au questionnaire. Pour cela, nous procédons à un traitement statistique appelé régression.

Pour quels résultats?

Le traitement statistique est sans appel et met en valeur deux résultats saillants. Tout d’abord, comme je l’indique dans le titre, la population LGB de l’échantillon exprime bien une plus forte intention de créer son entreprise que la population hétérosexuelle.

Ce qui est frappant, c’est que les personnes qui se déclarent être LBG estiment aussi qu’elles sont tout à fait capable de créer une entreprise, que la norme sociale les y encourage et que cela n’appartient qu’à eux de créer leur entreprise. Au contraire, les hétérosexuels auraient des positions plus nuancées.

Comment interpréter ces résultats ?

Je ne me considère pas comme une théoricienne du genre et une spécialiste de la question LGBT (même si j’ai un petit peu travaillé le sujet :)). Pour autant, ce qui me semble intéressant dans cette recherche, c’est de montrer que les LGB de Paris, en tant que population qui diffère de la « norme » ne se comportent pas vraiment comme les autres « minorités » qui eux aussi diffèrent de la norme. D’autres travaux de recherche, en particulier sur les femmes montrent que ces dernières expriment de faibles intentions entrepreneuriales (ce qui est d’ailleurs le problème). On retrouve aussi ce faible intérêt chez les minorités ethniques aux Etats-Unis chez lesquels le manque d’estime de soi pour créer une entreprise qui marche est trop fort.

Qu’est ce qui pourrait expliquer cette différence et cette prise de confiance en soi alors ? Mes co-auteurs et moi-mêmes pensons que le fait de constituer un groupe social plus ou moins organisé joue un rôle déterminant dans la perception de l’entrepreneuriat et donc, dans l’intention de créer une entreprise. On peut imaginer que si, dans le groupe, s’il y a des amis ou connaissances qui sont aussi entrepreneurs à succès, cela peut donner non seulement envie de créer son entreprise mais aussi de se dire « et j’en suis capable ». Or, les études sur la géographie des populations LGBT sur Paris (en particulier les travaux de Kaplan) montrent que cette communauté est connectée et réelle.  Or, comme Myriam et moi le montrons, qui est le mieux placé pour donner envie de créer son entreprise que l’ami (homme ou femme d’ailleurs) ? La boucle serait alors bouclé.

En conclusion…

… Ce que je retiens de cette recherche, c’est que le collectif rend plus fort et permet l’émancipation, du moins, la volonté de s’extirper d’une situation qui ne nous convient pas et de se lancer dans l’expérience entrepreneuriale !!

Petite référence bibliographique complémentaire:

Duplan, K. (2012). Les géographies des sexualités et la géographie française peuvent-elles faire bon ménage?. Une revue critique des géographies des sexualités anglophones. Géographie et cultures, (83), 117-138.

et bien sûr le lien vers l’étude de la chaire FERE conduite sur les Roles Models: http://renouveau-economique-entrepreneuriat-feminin.fr/mere-lami-entrepreneurs-meilleurs-roles-models-inciter-letudiante-a-creer-jour-entreprise/

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